JS Coutu

FRIDOLINE LE TAMAGOTCHI

Par Jean-Sébastien Coutu, M.Sc.

Tamagotchi RIP

Le Tamagotchi Cemetery affiche complet. Submergé par le nombre de requêtes, le webmestre du Tamagot a décidé de cesser d'étendre son cimetière. " Allez donc vous en faire éclore un autre ", propose-t-il, apparemment excédé. Faut dire que des Tamagotchi morts, c'est n'est pas ce qui manque. C'est qu'elles ne vivent généralement pas très vieilles ces pauvres bêtes. Le record de longévité absolu serait de 99 jours. De quoi je parle? Disons que ça ressemble à un gros porte-clés de plastique avec trois boutons et un petit écran à cristaux liquides. Sur cet écran, il y a d'abord une sorte d'œuf palpitant. Cet œuf finira par éclore quand vous lui en donnerez le signal. Ensuite, ça deviendra une bestiole de 50 pixels que vous devrez nourrir, divertir, nettoyer, soigner et même punir. Un jeu très prenant qui exige une attention de tous les instants. Mais gare à ceux qui ne le prennent pas au sérieux. Sans soins adéquats, un Tamagotchi peut mourir dans les 7 heures.

Est-ce que ça sert à quelque chose? Chez Bandai, la société japonaise qui a lancé le jouet en 1996, on affirme que le Tamagotchi constitue un excellent test de responsabilité pour l'enfant qui désire avoir un premier animal. Des psychologues l'ont aussi reconnu comme un outil thérapeutique intéressant pour les couples désunis. Et des hackers ont même déjà affirmé que le Tamagotchi les aidait à maintenir des horaires de vie plus normaux, à manger à des heures régulières, à dormir la nuit… D'ailleurs, des émulateurs circulent sur la scène hacker depuis la sortie du premier Tam. Vous pouvez vous en procurer un adapté à la plate-forme de Windows et Linux.

Le témoignage

Rien d'étonnant que ce soient des Japonais qui aient lancé le produit. Dans un pays où les animaux domestiques sont clairement interdits dans 85% des clauses de bail, le Tamagotchi (un mot qui vient de tamago qui signifie œuf et chi qui se rapporte à l'affection et la descendance) les remplace avantageusement. Ils sont la première incarnation de cette vie artificielle qui est au seuil de l'explosion et ceux qui se moquent des Tams aujourd'hui seront peut-être les premiers à s'attacher à leur neuromatrice dans 20 ans. S'il est vrai que des groupuscules d'exaltés militant pour la protection des ordinateurs commencent déjà à s'organiser, Dieu seul sait quel statut l'humanité réservera aux intelligences artificielles de demain. Bien sûr, nous sommes encore très loin des réplicants de Philip K. Dick (Do Androids Dream of Electric Sheeps?, un livre qui a inspiré le film Blade Runner). Mais ces milliers de témoignages à des Tams disparus donnent à penser que cette forme d'humanisme élargi ne fait que commencer à se répandre. Chez Pullus Tamagotchi Cemetery, endroit où git l'âme de Fridoline, certains messages sont poignants, d'une authenticité à la fois amusée mais aussi sincère et que je vous invite à lire.

Et le bouton reset dites-vous? Bien sûr vous pouvez ressusciter votre Tam 1000 fois si ça vous chante. (Au Japon cette fonction est cependant absente) Mais comme l'intelligence se reconfigure de manière aléatoire, ce ne sera plus jamais le même Tam que vous dorloterez. L'autre sera évaporé pour toujours.

Internet au service du deuil

En juillet 1601, Kan'non-Machi fondait à Hiroshima le temple Kan'non-In, un endroit où les Nippons pouvaient honorer la mémoire de leurs morts. Avec les années, ce lieu devint un endroit de pèlerinage (au sens occidental du terme) très couru. Détruit en 1945 par le bombardement que nous connaissons tous, il a été reconstruit tranquillement durant les 30 années qui ont suivi.

Le bonze supérieur Takada, responsable du temple depuis 1950, a toujours été fasciné par le progrès technologique. Tellement que déjà en 1953, il achetait un calculateur électrique pour gérer le temple. Aujourd'hui vieil homme, Takada croit toujours en la technologie au service de la religion. Il vient de doter son temple d'un serveur qu'il a utilisé pour ouvrir un cimetière en ligne sur Internet. Il explique : " J'ai eu l'idée d'ouvrir ce cimetière virtuel après avoir reçu un courrier électronique d'un fidèle résidant aux Etats-Unis. Il s'inquiétait de ne pouvoir rendre hommage à ses parents enterrés à Hiroshima ". Chaque page montre une photo du défunt et un texte en hommage. Le visiteur est invité à cliquer pour allumer des icônes représentant des bâtons d'encens. Si personne ne le fait pendant 15 jours, un lierre envahit la page pour bien signifier à la famille qu'elle a manqué à son devoir.

Hirano Yozo, en deuil de sa femme décédée il y a 9 ans, s'est abonné au site. Cet homme de 80 ans, qui se dit bouddhiste, ouvre la page consacrée à sa femme régulièrement et prie de longues heures devant son écran. Il en profite aussi pour étoffer la page en écrivant sa vie. " Après ma mort, il ne restera plus personne pour raconter qu'elle femme elle était ", dit le vieil homme, les yeux pleins de tristesse. " Je veux que mes enfants, éparpillés aux quatre coins du monde, se souviennent de leur mère, apprennent qu'elle travaillait dans une usine d'armement de Mitsubishi pendant la guerre, qu'elle a été témoin du bombardement de Nagasaki… ". (Nouvel Oservateur, 26/11/1998 No 1777).

Le site de Takada est gratuit. Les frais du serveur sont entièrement couverts par le temple et aucune bannière publicitaire ne viendra irriter votre œil. Les gens de toutes les religions sont tolérés sans distinction de races, de langues, etc. Vous pouvez enterrer des gens, certes, mais aussi des animaux domestiques et même des Tamagotchi! Ce qui intéresse Takada, ce ne sont pas les défunts, quel que soit leur nature, mais bien la détresse des gens qui vivent le deuil. En 1998, le cybercimetière comptait plus de 10,000 âmes. En terminant, pour ceux qui se font du souci pour le salut de toutes ces âmes de Tamagotchi perdues, rassurez-vous. Bandai affirme qu'elles iraient reposer en paix quelque part dans l'infini d'une lointaine galaxie.