

Par Jean-Sébastien
Coutu, mai 2000, Québec Micro!

Le
Tamagotchi Cemetery affiche complet.
Submergé par le nombre de requêtes,
le webmestre du www.mirskyland.com/tamagot.htm
a décidé de cesser d'étendre son cimetière.
" Allez donc vous en faire éclore
un autre ", propose-t-il, apparemment
excédé. Faut dire que des Tamagotchi
morts, c'est n'est pas ce qui manque.
C'est qu'elles ne vivent généralement
pas très vieilles ces pauvres bêtes.
Le record de longévité absolu serait
de 99 jours. De quoi je parle? Disons
que ça ressemble à un gros porte-clés
de plastique avec trois boutons et
un petit écran à cristaux liquides.
Sur cet écran, il y a d'abord une
sorte d'œuf palpitant. Cet œuf finira
par éclore quand vous lui en donnerez
le signal. Ensuite, ça deviendra une
bestiole de 50 pixels que vous devrez
nourrir, divertir, nettoyer, soigner
et même punir. Un jeu très prenant
qui exige une attention de tous les
instants. Mais gare à ceux qui ne
le prennent pas au sérieux. Sans soins
adéquats, un Tamagotchi peut mourir
dans les 7 heures.
Est-ce
que ça sert à quelque chose? Chez
Bandai, la société japonaise qui a
lancé le jouet en 1996, on affirme
que le Tamagotchi constitue un excellent
test de responsabilité pour l'enfant
qui désire avoir un premier animal.
Des psychologues l'ont aussi reconnu
comme un outil thérapeutique intéressant
pour les couples désunis. Et des hackers
ont même déjà affirmé que le Tamagotchi
les aidait à maintenir des horaires
de vie plus normaux, à manger à des
heures régulières, à dormir la nuit…
D'ailleurs, des émulateurs circulent
sur la scène hacker depuis la sortie
du premier Tam. Vous pouvez vous en
procurer un adapté à la plate-forme
de Windows et Linux.
Le
témoignage
Rien
d'étonnant que ce soient des Japonais
qui aient lancé le produit. Dans un
pays où les animaux domestiques sont
clairement interdits dans 85% des
clauses de bail, le Tamagotchi (un
mot qui vient de tamago qui signifie
œuf et chi qui se rapporte à l'affection
et la descendance) les remplace avantageusement.
Ils sont la première incarnation de
cette vie artificielle qui est au
seuil de l'explosion et ceux qui se
moquent des Tams aujourd'hui seront
peut-être les premiers à s'attacher
à leur neuromatrice dans 20 ans. S'il
est vrai que des groupuscules d'exaltés
militant pour la protection des ordinateurs
commencent déjà à s'organiser, Dieu
seul sait quel statut l'humanité réservera
aux intelligences artificielles de
demain. Bien sûr, nous sommes encore
très loin des réplicants de Philip
K. Dick (Do Androids Dream of Electric
Sheeps?, un livre qui a inspiré le
film Blade Runner). Mais ces milliers
de témoignages à des Tams disparus
donnent à penser que cette forme d'humanisme
élargi ne fait que commencer à se
répandre. Chez Pullus Tamagotchi Cemetery,
endroit où git l'âme de Fridoline,
certains messages sont poignants,
d'une authenticité à la fois amusée
mais aussi sincère et que je vous
invite à lire.
Et
le bouton reset dites-vous? Bien sûr
vous pouvez ressusciter votre Tam
1000 fois si ça vous chante. (Au Japon
cette fonction est cependant absente)
Mais comme l'intelligence se reconfigure
de manière aléatoire, ce ne sera plus
jamais le même Tam que vous dorloterez.
L'autre sera évaporé pour toujours.
Internet
au service du deuil
En
juillet 1601, Kan'non-Machi fondait
à Hiroshima le temple Kan'non-In,
un endroit où les Nippons pouvaient
honorer la mémoire de leurs morts.
Avec les années, ce lieu devint un
endroit de pèlerinage (au sens occidental
du terme) très couru. Détruit en 1945
par le bombardement que nous connaissons
tous, il a été reconstruit tranquillement
durant les 30 années qui ont suivi.
Le
bonze supérieur Takada, responsable
du temple depuis 1950, a toujours
été fasciné par le progrès technologique.
Tellement que déjà en 1953, il achetait
un calculateur électrique pour gérer
le temple. Aujourd'hui vieil homme,
Takada croit toujours en la technologie
au service de la religion. Il vient
de doter son temple d'un serveur qu'il
a utilisé pour ouvrir un cimetière
en ligne sur Internet. Il explique
: " J'ai eu l'idée d'ouvrir ce
cimetière virtuel après avoir reçu
un courrier électronique d'un fidèle
résidant aux Etats-Unis. Il s'inquiétait
de ne pouvoir rendre hommage à ses
parents enterrés à Hiroshima ".
Chaque page montre une photo du défunt
et un texte en hommage. Le visiteur
est invité à cliquer pour allumer
des icônes représentant des bâtons
d'encens. Si personne ne le fait pendant
15 jours, un lierre envahit la page
pour bien signifier à la famille qu'elle
a manqué à son devoir.
Hirano
Yozo, en deuil de sa femme décédée
il y a 9 ans, s'est abonné au site.
Cet homme de 80 ans, qui se dit bouddhiste,
ouvre la page consacrée à sa femme
régulièrement et prie de longues heures
devant son écran. Il en profite aussi
pour étoffer la page en écrivant sa
vie. " Après ma mort, il ne restera
plus personne pour raconter qu'elle
femme elle était ", dit le vieil
homme, les yeux pleins de tristesse.
" Je veux que mes enfants, éparpillés
aux quatre coins du monde, se souviennent
de leur mère, apprennent qu'elle travaillait
dans une usine d'armement de Mitsubishi
pendant la guerre, qu'elle a été témoin
du bombardement de Nagasaki… ".
(Nouvel Oservateur, 26/11/1998 No
1777).
Le
site de Takada est gratuit. Les frais
du serveur sont entièrement couverts
par le temple et aucune bannière publicitaire
ne viendra irriter votre œil. Les
gens de toutes les religions sont
tolérés sans distinction de races,
de langues, etc. Vous pouvez enterrer
des gens, certes, mais aussi des animaux
domestiques et même des Tamagotchi!
Ce qui intéresse Takada, ce ne sont
pas les défunts, quel que soit leur
nature, mais bien la détresse des
gens qui vivent le deuil. En 1998,
le cybercimetière comptait plus de
10,000 âmes. En terminant, pour ceux
qui se font du souci pour le salut
de toutes ces âmes de Tamagotchi perdues,
rassurez-vous. Bandai affirme qu'elles
iraient reposer en paix quelque part
dans l'infini d'une lointaine galaxie.


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