

Par Jean-Sébastien
Coutu, 1999, Québec Micro!
Allumez-vous,
branchez-vous, connectez-vous, le
PC est le LSD des années 90... ».
Ce fut la dernière obsession de Timothy
Leary, ce grand pape hippie mort en
mai 1996. Pour lui, la vérité résidait
désormais dans l'ordinateur. Beaucoup
se sont amusés des derniers moments
de ce personnage controversé, qui
malgré ses 70 ans bien sonnés, s'amusait
à jouer les disc-jockey dans les raves
américains. N'empêche qu'en 1980,
Leary anticipait déjà avec une étonnante
clairvoyance ce qui caractérise cette
scène transe-techno-rave où s'éclatent
tous les marginaux de cette fin de
siècle. Une nouvelle contre-culture
qui vient donner un second souffle
aux grands idéaux qui ont fait des
années 70 une époque dantesque. Mais
entre ces 2 mondes, il y eut les cyberpunks.
Le
phénomène cyberpunk
Ce
fut d'abord un mouvement littéraire.
À partir de 1980, des auteurs tels
que Bethke, Asimov, Gibson et Sterling
écrivent des histoires futuristes
dans lesquelles des marginaux ont
à lutter dans un monde dominé par
la technologie, les monopoles tentaculaires
et les gouvernements au pouvoir oppressant.
Un monde orwellien dans lequel le
seul espoir réside dans la maîtrise
des technologies d'information. Dans
l'univers de ces auteurs, le hacker
occupe une place de choix et il devient
le « computer hero » capable de riposter
ou à tout le moins de survivre.
Bien
sûr, cette littérature trouve des
preneurs dans le monde informatique.
Beaucoup de hackers commencent à la
dévorer et surtout à s'en inspirer.
Ils se reconnaissent dans les personnages
marginaux et contestataires de ces
histoires. D'ailleurs, ils cherchent
déjà pour la plupart un sens à leur
existence. Dans les années 1970, le
hacker en avait contre ce Big Brother
(l'État et les grandes institutions)
qui domine silencieusement sa société.
Lorsque des groupes de musique punk
tels que les « Clash », « Sex Pistols
», « Ramones » et « Generation X »
lancent leurs disques, le sort en
est jeté. Cette musique fataliste,
colérique et contestataire amène un
appoint résolument nouveau genre au
mouvement hacker. Une partie de la
communauté se nomme désormais cyberpunk.
Cette étiquette devient pour elle
une occasion inespérée de légitimer
sa colère et les actions qu'elle engendre.
À
partir de ce jour, le hacker-cyberpunk
désire à tout prix être en avance
sur son temps. Il trouve de nouvelles
applications à la technologie et explore
ses limites ultimes. Comme le dira
Gibson, pour lui « le futur est déjà
là; simplement, tout le monde ne s'en
est pas encore saisi » (« The future
has arrived; it's just not evenly
distributed. »). Sa loi n'est plus
celle des gouvernements ou des institutions
qui ont avantage à garder le citoyen
ignorant et prisonnier du système
pour mieux l'exploiter. Tous les coups
sont permis, d'autant qu'ils favorisent
l'épanouissement de la démocratie
et la libre circulation des idées.
Même s'il reconnaît vivre en marge
de la société (comme un criminel la
plupart du temps), il se considère
comme un visionnaire. Pour la liberté,
il est prêt à tout risquer. Dans un
tel cadre, la technologie devient
le prolongement de son corps. Il est
obsédé par celle-ci au point de perdre
de son humanité. Par exemple, entre
l'ordinateur et lui se développe une
complicité qui dépasse la compréhension
du non-initié. Il en arrive même à
préférer sa compagnie à celle d'autres
humains. Beaucoup de cyberpunks souffrent
donc d'une schizophrénie qui intéresse
les psychologues.
En
1980 déjà, les gens du très sérieux
magazine Psychology Today se penchaient
sur le cas d'une cinquantaine d'étudiants
en informatique de Stanford University
(août 1980). Ils dressaient d'eux
le portrait d'une bande de « techno-rebel-disjonctés
» qui avaient perdu une partie de
leur contact avec le monde réel au
profit du cyberespace de leur intranet.
La
tyrannie du cyberespace
En
1984, William Gibson publiait Neuromancien,
un livre culte. Dans une société futuriste,
un jeune pirate (Case) équipé des
meilleurs gadgets informatiques part
en guerre contre une intelligence
artificielle qui contrôle le monde.
La plupart de ses déplacements dans
le cyberespace sont commandés par
sa seule volonté, son cerveau étant
relié directement à la matrice. Il
méprise son propre corps qu'il qualifie
de « viande » sans intérêt. Lorsqu'il
n'est pas branché, il le dope aux
amphétamines pour mieux le supporter.
Sa seule jouissance, il la ressent
lorsqu'il pénètre dans le cyberespace
(À propos, nous devons à Gibson l'invention
du mot « cyberespace »).
Il
s'agit bien sûr de science-fiction.
Mais l'obsession de Case pour le cyberespace
est vécue par tout un pan de la communauté
hacker d'aujourd'hui. Une obsession
qui a des conséquences souvent bizarres.
Dans les années 1980, Eddie Rivera
était un journaliste de Los Angeles.
Il rencontra un jour Roscoe, un célèbre
hacker californien. Rivera fut stupéfait
d'entendre son élocution qui semblait
hachée et saccadée. En fait, dans
son insatiable passion pour la découverte
des réseaux, Roscoe passait sa vie
devant des moniteurs. Il feuilletait
aussi un nombre incroyable de manuels
techniques. L'écriture télégraphique
particulière à ces 2 supports combinée
à une grave carence de contacts humains
avait affecté sa manière de s'exprimer.
Mais
cette perte de contact avec la réalité
met aussi des hackers dans de beaux
draps. David Jones, professeur à la
McMaster University et président de
la Frontière électronique canadienne
déclarait : « Les hackers prennent
d'énormes risques parce qu'ils ne
comprennent pas les lois. D'une certaine
façon, comme Robin des Bois, ces jeunes
sentent que leurs actions sont justifiées,
qu'ils ne blessent personne en se
disant : les militaires sont méchants,
alors je vais faire tomber leurs ordinateurs.
La réalité, c'est que la GRC va leur
tomber dessus. » (Soldevila, Voir,
1998).


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