

Par Jean-Sébastien
Coutu, mai 2000, Québec Micro!
Dans
1 000 ans nous serons des machines...
ou des dieux. - Bruce Sterling
Pour
Jean-Michel Truong, fondateur de Cognitech
(une société qui explore le potentiel
cognitif des machines de demain) et
aussi écrivain de science-fiction
émérite, l’espèce humaine vit ses
derniers moments. La convergence actuelle
entre le néo-libéralisme sauvage et
les progrès exponentiels en matière
d’intelligence artificielle seraient
en train d’accoucher d’une « société
» monstrueuse. Une société dans laquelle
l’homme handicapé par ses imperfections
et son comportement insensé n’aurait
décidément plus sa place.
Truong
partage son pessimisme avec beaucoup
d’autres auteurs qui imaginent déjà
pour les prochaines décennies des
scénarii apocalyptiques. Un monde
où des androïdes en poly-alliage mimétique
feraient la chasse à ce virus nommé
« homme » dans des dédales de ferrailles
et de tuyauterie en silicium. Des
créatures dont nous aurions perdu
tout contrôle et qui feraient de notre
monde... le leur. Et pour les optimistes
qui rêvent encore de télécharger le
contenu de leur cerveau dans une machine
et fuir ce monde fichu pour enfin
vivre paresseusement (et éternellement)
dans le cyberespace, la neurologie
moderne brise leur rêve. Le chercheur
Richard Restak a démontré que les
neurotransmetteurs et les hormones
de perceptions ne sont pas cantonnés
dans le cerveau mais bien dispersés
dans tout le corps. Sans lui, le cerveau
est un organe incomplet et totalement
inexploitable. Bref, faudra assumer
notre existence dans ce monde réel
et apprendre à le partager.
Devant
les développements en intelligence
artificielle, le citoyen moyen espère
que les gens actuellement impliqués
dans l’aventure savent ce qu’ils font.
Que leur activité est encadrée par
une solide réflexion éthique. Mais
à une époque où l’entreprise privée,
l’armée et les organisations criminelles
sont les principaux vecteurs du progrès
technologique, beaucoup d’observateurs
ont sans doute raison de s’inquiéter.
Truong voit dans ce phénomène la preuve
que nous courons à notre perte. Si
nous parvenions à créer une intelligence
supérieure, comment s’assurer de sa
parfaite coopération? Comment être
certain qu’elle ne sera pas utilisée
par des gens pour assurer leur domination
sur leurs semblables? Sommes-nous
à l’abri d’un dérapage fatal pour
l’homme?
Neuromatrice
Dans
son livre Les racines du mal, Maurice
Dantec voit Internet comme un formidable
appareil de perception pour les neuromatrices
qui verront bientôt le jour. Intelligences
artificielles aux capacités surréalistes,
elles pourront se servir de manière
autonome du réseau des réseaux autant
comme d’un système de collecte de
données qu’un moyen pour agir de manière
tangible sur le monde réel. Pareille
machine pourrait être utilisée dans
le domaine de la domotique par exemple.
Dans
son roman, Dantec imagine un chercheur
qui parvient à reproduire certains
traits de personnalité d’un célèbre
tueur en série à l’intérieur d’une
même neuromatrice. Il espère ainsi
fabriquer un outil de première qualité
qui servira à mieux comprendre les
désordres psychologiques. Mais voilà
que la machine développe une schizophrénie
aiguë. Dans un délire mystique d’autodestruction,
elle lance une passe légendaire visant
à démolir le parc informatique mondial,
un véritable « infokrach » qui dévaste
des millions d’ordinateurs. L’auteur
à la renommée montante se défend bien
d’écrire de la science-fiction. Il
qualifie plutôt son genre littéraire
de « science et fiction ». En observant
l’état de la science actuelle, il
invente des histoires qui ont à la
fois un pied dans le présent et l’autre
dans un futur très proche.
Dans
son nouveau roman, Babylon Babies,
Dantec poursuit sur sa lancée avec
une histoire où des hackers équipés
de neuromatrices et d’agents intelligents
s’affrontent (nous sommes en 2013)
pour le compte de sectes post-millénaristes.
La complicité de ces adjuvants artificiels
dote alors le hacker d’une compétence
hors norme où le « hack » (prouesse
informatique) prend une direction
souvent meurtrière.
À
court terme, il ne s’agira que de
« software ». Ou même de « vaporware
» comme ils disent à Silicon Valley
pour définir les logiciels en devenir.
Mais une telle intelligence artificielle
se verra sans doute un jour dotée
d’un corps autonome, pareil à ces
« réplicants » qu’avait imaginé Philip
K. Dick et dont le film Blade Runner
s’est inspiré. Probablement verrons-nous
aussi apparaître des drones intelligents
qui iront faire la guerre à notre
place. Mais tout ceci est-il raisonnable?
Savons-nous vraiment ce que nous sommes
en train de faire?
Le
mythe du Golem
1580.
Le ghetto juif de Prague est persécuté.
Régulièrement, des agressions sont
perpétrées contre ses habitants qui
restent une cible facile puisque les
forces de l’ordre ne se soucient pas
de leur sort. Les gens vont les voler
impunément et beaucoup de jeunes filles
sont harcelées. Devant tant de malheur,
le vieux rabbin Loew décide de créer
une énorme créature au corps d’argile
qui défendra la communauté en plus
d’être utilisée pour aider à la réalisation
de certains travaux. Il ouvre un vieux
livre juif sacré et pendant toute
une nuit, suivant les instructions
du livre, il assemble un véritable
monstre qu’il anime en psalmodiant
une formule magique. Il nomme sa créature
« Golem ».
Le
Golem est très obéissant et il se
consacre désormais à pourchasser les
intrus qui osent encore venir embêter
les habitants du ghetto. Rapidement,
terrorisés par ce monstre d’une méchanceté
sans nom, les Praguois fuient le secteur
et les Juifs peuvent enfin vivre en
paix. Beaucoup dans la communauté
se lient d’affection avec ce protecteur
et à leur contact, le Golem apprend
à lire, à s’amuser et aussi à éprouver
des sentiments.
Un
jour, mécontent des charges de travail
qu’on lui astreint sans arrêt, il
part s’en plaindre au rabbin. Ce dernier
refuse toute concession et décide
de se débarrasser de sa création avant
d’en perdre le contrôle. Acculé au
pied du mur par des hommes armés,
le Golem charge la populace, tuant
nombre de gens, pour ensuite disparaître
à jamais en pleine nature. Loew est
horrifié par la scène et se jure de
ne plus jamais recommencer.
Bien
sûr, il s’agit là d’une légende. Mais
elle n’est pas sans rappeler les interrogations
actuelles sur les percées en matières
d’intelligence artificielle. Arthur
Clarke, auteur de 2001, Space Odyssey
disait : « Toute technologie suffisamment
développée se confond avec la magie
».


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